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jeudi, 03 avril 2008

Marrou et la "paideia", premier billet

Politikelé aime l'histoire, et veut vous la faire partager. Connaissez-vous Henri-Irénée Marrou ? Il est l'auteur d'une oeuvre grandiose, Histoire de l'éducation dans l'Antiquité.  Je vous propose de découvrir cet historien, et une (toute petite) partie de cette oeuvre.

L'auteur

Henri-Irénée Marrou est né à Marseille en 1904. Il obtient l'agrégation d'histoire en 1929. Il entre ensuite à l'école française de Rome, où il travaille sur Saint Augustin.

Durant les années 1920-1930, il vit donc à Rome puis à Naples et regarde d'un œil mauvais la naissance du fascisme, et celui du nazisme. En 1937 il obtient sa thèse sur Saint Augustin et la fin de la culture antique. Il devient ensuite professeur à l'université de Lyon. La période 1940-1945 correspond à un double engagement pour Henri Marrou. Il s'engage en effet avec ses étudiants de Lyon dans la résistance. Mais cette période est également celle où il construit, il élabore son œuvre, son Histoire de l'éducation dans l'antiquité , publiée en 1948. En 1945, il est nommé professeur à la Sorbonne puis il publiera de nombreux ouvrages. L'homme engagé se manifeste à nouveau lors de la guerre d'Algérie, où il dénonce l'usage de la torture. Ainsi, ce spécialiste de l'histoire antique, de Saint Augustin, cet amateur de musique, cet érudit, est considéré comme un historien d'exception, un homme rare. Il meurt en 1977, à Bourg- La Reine

Il est l'auteur, notamment de Saint Augustin et la fin de la culture antique. Il écrit Histoire de l'éducation dans l'Antiquité en 1948 ; réédition, Paris, Le Seuil, collection "Points Histoire", 1981 (2 tomes).

L'oeuvre

Cette oeuvre retrace l'histoire de l'éducation, de son commencement –chez les Grecs- jusqu'aux début du Moyen-Age, soit treize siècles d'histoire de l'éducation, d'histoire culturelle, d'histoire littéraire.  Il cherche à montrer au lecteur l'évolution, au fil des siècles, des méthodes pédagogiques de l'enseignement classique, à l'origine de notre système d'éducation.

L'ouvrage comporte  donc trois parties :

 I. Origine de l'éducation classique d'Homère à Isocrate (tome 1)

II. Tableau de l'éducation classique à l'époque helllénistique (tome 1)

III. Rome et l'éducation classique (tome 2)

J'ai choisi de vous faire découvrir un peu du deuxième tome, consacré donc à l'éducation romaine... (le premier tome est excellent, ne passez pas au travers !)

Le propos principal de ce livre est que Rome a élaboré son système d'éducation de façon identique à celui des Grecs. Pour l'auteur le monde romain n'a rien inventé, il a reproduit ce que les Grecs avaient construit.

1. L'ancienne éducation romaine.

 Pour l'auteur, l'originalité romaine par rapport au monde grec est son ancien système éducatif. "Aux premiers siècles de son développement la civilisation romaine s'était élaborée de façon indépendante, en marge du monde grec, sans subir encore profondément l'influence de celui-ci" (p. 12).  Ainsi, l'éducation romaine est à l'origine une éducation de paysans (vers le VI ème siècle avant notre ère), contrairement à l'éducation chevaleresque de la Grèce archaïque . A cette époque, Rome et la culture romaine sont dominés par une aristocratie de propriétaires fonciers, qui exploitent directement leurs terres. Ainsi, la notion fondamentale de la vieille éducation romaine est le respect de la coutume ancestrale ("mos maiorum").

Pour les Romains, le cadre idéal de l'éducation d'un enfant est la famille, dont le membre le plus important est le "paterfamilias", le père, chef de famille. Mais la mère est très respectée et élève son enfant jusqu'à l'âge de sept ans (il n'est donc pas confié à un esclave, comme en Grèce). Puis, le père prend en charge l'éducation du fils. Il est considéré comme le véritable éducateur, ce qui constitue un autre contraste avec la Grèce, où le père est très peu impliqué. Le père enseigne à son fils tout ce qu'il doit savoir dans la vie, et notamment dans la vie publique. Quant aux filles, elles restent à la maison, avec leur mère.

Vers 16 ans, l'apprentissage prend fin.  Mais généralement, le jeune aristocrate continue son apprentissage, il est confié à un parrain, et passe également un an dans l'armée (avec des conditions privilégiées). L'enseignement à cette époque n'est pas intellectuel : le jeune apprend ce que doit savoir un propriétaire foncier. "Il doit savoir diriger l'exploitation, surveiller le travail des esclaves, conseiller son fermier" (p. 25).

Il ressort également de cette éducation les vertus paysannes : le goût du travail, l'austérité, la frugalité.

L'ancienne éducation romaine contient un idéal moral, qu'on peut définir comme un dévouement total de la personne à la communauté, à l'Etat. Le même idéal moral est présent en Grèce, à part qu' à Rome, il n' a jamais été remis en question. 

 2. Rome adopte l'éducation grecque

 La tradition pédagogique de la Rome archaïque a cessé dès lors que Rome a adopté les formes et les méthodes l'éducation hellénistique. Mais on ne peut pas dire qu'il y a un clivage entre les deux civilisations, puisque Rome s'est intégrée à la culture grecque. Ainsi, on peut parler d'une 'hellenistisch-römische Kultur".

Rome a donc été influencée du VIIème  siècle au IVème  siècle avant notre ère par l' éducation étrusque (qui a tout reçu des Grecs), qui a attiré l'aristocratie romaine.

Puis, aux Vème et IVème siècles, des grecs, ou des hommes hellénisés s'intègrent dans la civilisation romaine. Dès lors, l'influence grecque apparaît partout, et notamment dans l'éducation. Les conquêtes successives de Rome aux troisième et deuxième siècles avant J-C  qui aboutissent à la conquête de la Grèce en 146 ne font que renforcer cette tendance.

Au II ème siècle, donc, il n'est pas rare qu'un aristocrate puisse parler de manière courante le latin et le grec et pour cause, Rome découvre les écoles grecques "dès le temps de Caton le Censeur" (234-139)" (p.32). Puis Rome calque les écoles grecques pour créer des écoles latines, similaires, identiques. L'école primaire voit le jour aux VIième  et Vème siècles, l'école secondaire  est crée au IIIème siècle et l'enseignement supérieur naît seulement au premier siècle avant notre ère. 

 3. La question des langues : grec et latin

 Un romain cultivé  est capable de parler couramment le latin et le grec. Le grec est pour les Romains la langue internationale, la langue diplomatique. D'ailleurs il est tout à fait prestigieux pour un homme latin de parler la langue d'une si prestigieuse culture.

Au deuxième siècle avant J-C, est institué un mode éducatif bilingue, pour pouvoir étudier Homère et Ménandre dans leur langue originale.  Cicéron, le célèbre orateur romain, en est le symbole le plus brillant puisqu'il acquiert une maîtrise exceptionnelle de la langue grecque : il traduit l'œuvre de Platon, s'exprime en grec avec une finesse rare.

Mais, à partir du début de l'Empire, la connaissance de la langue grecque décroît, et l'auteur considère que "la chose était inévitable, en présence du progrès et de l'enrichissement propre de la culture latine" (p. 53). A partir du moment où les plus grandes œuvres grecques sont traduites en latin, l'usage du grec n'est plus indispensable. Ce recul du grec se ressent dans l'enseignement. A l'origine, on apprend les deux langues (et on continue de les apprendre dans les familles romaines aristocrates) .

L'enfant est confié à une servante ou un esclave grec et il apprend à parler grec avant d'apprendre le latin ! Il apprenait ensuite à l'école à lire et écrire dans les deux langues.

Pour cet enseignement bilingue, on conçoit au début du troisième siècle avant J-C des manuels bilingues, qui seront utilisés dans toute l'Antiquité et même jusqu'au Moyen-Age.  Ce double usage traduit bien une omniprésence de la culture hellénistique, même si la langue grecque sera moins usitée avec le temps.

La suite fera l'objet d'un prochain billet... (et je m'excuse pour ceux qui ont trouvé ça lourd !)

Commentaires

Complètement séché par ce post.

Obligé signer le 1er commentaire, même lapidaire.

Mon mot de passe est toujours Caton.

Tant pis pour les ruraux.

Ca promet.

Ecrit par : Cicéron | jeudi, 03 avril 2008

à Cicéron : comment ça "séché"?

Ecrit par : Gabriel | jeudi, 03 avril 2008

Après toutes ces années d'études d'histoire (je suis titulaire d'un Master de recherche dans cette discipline), ce n'est pas moi qui critiquerait la lecture des ouvrages de Marrou ! ;-)

Henri-Irénée Marrou est un excellent auteur, et un historien majeur. Outre sa célèbre "Histoire de l'éducation dans l'Antiquité", je te conseille la lecture de "Décadence romaine ou antiquité tardive ?" (Paris, Le Seuil, collection « Points Histoire », 1977), petit livre très intéressant sur une période historique méconnue.

Amicalement, :-)

Hyarion.

Ecrit par : Hyarion | jeudi, 03 avril 2008

Avec mon pseudo, la probabilité pour que ma première réunion de blogueurs partie d'une élection municipale m'amène à une connexion "latin-grec“ affutée, était de 1/100.

Sans compter un très vif intérêt pour l'Histoire, qui porte la probabilité à 1/200.

Ce que je pressentais sur le niveau culturel ambiant s'est vérifié, les exceptions confirmant la règle.

Ecrit par : Cicéron | jeudi, 03 avril 2008

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